Presque tout ce que je fabrique vient de palettes. Pas par souci d’économie — ou pas seulement : une planche de palette a vécu dehors, elle a travaillé, elle est marquée. Elle a un caractère qu’une planche neuve de magasin n’aura jamais.
Mais il y a des choses à savoir avant de ramasser la première palette qu’on trouve. Certaines ne doivent pas entrer dans une maison.
Lire le marquage : le geste à ne jamais sauter
Les palettes destinées au transport international portent un marquage réglementaire, estampillé au fer sur les dés latéraux. Il tient en deux lettres, et ces deux lettres décident de tout.
- HT (Heat Treated) : traitement thermique. La palette a été chauffée à cœur pour tuer les parasites. Aucun produit chimique. C’est celle qu’il faut
- MB (Methyl Bromide) : fumigation au bromure de méthyle, un pesticide neurotoxique. Ne l’utilisez jamais, ni pour un meuble, ni pour un bac à plantes, et surtout pas pour la brûler
- KD (Kiln Dried) : séchée en étuve. Sans danger
- DB (Debarked) : écorcée. Sans danger, et souvent associé à HT
Le bromure de méthyle est interdit en Europe depuis 2010, mais des palettes anciennes et des palettes importées circulent encore. Le contrôle prend trois secondes : si vous ne trouvez aucun marquage lisible, ou si vous lisez MB, laissez la palette où elle est.
Les palettes EPAL et EUR — celles qui portent le logo ovale et mesurent 120 × 80 cm — sont traitées thermiquement par règlement. C’est la référence, et ce sont les plus faciles à démonter parce qu’elles sont normalisées.
Les autres raisons de refuser une palette
Même marquée HT, une palette peut être inutilisable. Je repose la palette dès que je vois :
- Des taches sombres et grasses : huile, solvant, produit chimique. Le bois absorbe, on ne récupère rien
- Une odeur : de carburant, de vinaigre, de chimie. L’odeur restera
- Des traces blanches ou poudreuses, qui peuvent être des résidus de produit
- Un bois noirci, mou, ou spongieux aux extrémités : il a séjourné dans l’eau, il est pourri
- Une provenance douteuse : zone industrielle chimique, phytosanitaire, garage. Peu importe le marquage
En cas de doute, le meilleur réflexe est de demander ce qu’elle transportait. Une palette d’un marchand de carrelage ou d’un magasin de bricolage est bien plus sûre qu’une palette ramassée dans une benne.
Où en trouver
Elles sont gratuites et abondantes si l’on demande. Les commerces en ont trop et paient parfois pour s’en débarrasser.
- Les magasins de bricolage et de matériaux : les meilleures, souvent EPAL
- Les pépinières et jardineries
- Les petits commerces de quartier, qui ont rarement un circuit de reprise
- Les chantiers, en demandant au conducteur de travaux
Un point à connaître : les palettes EPAL marquées sont consignées, elles ont une valeur et sont reprises. Demandez toujours avant de charger. Les palettes perdues, non marquées EPAL, sont celles qu’on vous donnera volontiers.
Démonter sans casser : la vraie difficulté
C’est l’étape qui décourage, parce que les clous de palette sont crantés : ils sont conçus pour ne pas ressortir. Tirer dessus fend la planche.
Trois méthodes, de la plus rapide à la plus économique :
La scie sabre avec une lame à métaux, glissée entre la planche et le dé pour couper les clous. C’est de loin le plus rapide et la planche ressort intacte. Les clous restent dans le dé, et on ne les touche plus.
Le pied-de-biche avec une cale : on fait levier sur un tasseau posé à côté du clou, jamais sur la planche nue. On progresse clou par clou, en alternant d’un bout à l’autre.
La scie circulaire le long des dés : on sacrifie une dizaine de centimètres de chaque côté, mais c’est expéditif pour qui n’a pas besoin de la pleine longueur.
Dans tous les cas, retirez chaque clou restant avant de scier ou de poncer. Un clou oublié détruit une lame de scie en une seconde et peut provoquer un retour violent.
Ce qu’on obtient réellement
Il faut gérer ses attentes. D’une palette EPAL standard, on tire une dizaine de planches utilisables d’environ 1,20 m de long, 10 à 14 cm de large et 2 cm d’épaisseur, plus les dés et les traverses, qui font d’excellents tasseaux et pieds.
Deux contraintes à intégrer dès la conception :
- La longueur maximale est de 1,20 m. Au-delà, il faut assembler, et ça se voit
- L’épaisseur de 2 cm limite les assemblages fins et les pièces porteuses
Comptez aussi une perte réelle de 20 à 30 % : planches fendues, nœuds sautés, bouts pourris. Prévoyez deux palettes pour un projet qui en demande une.
Laisser le bois s’acclimater
Voilà l’erreur que font tous les débutants, moi compris à mes débuts : construire tout de suite.
Une palette a vécu dehors, son taux d’humidité est bien supérieur à celui d’un intérieur chauffé. Montée directement, la pièce se déforme en quelques semaines : les planches tuilent, les joints s’ouvrent, les assemblages travaillent.
Rentrez le bois démonté deux à trois semaines, empilé à plat avec des cales entre les rangs pour que l’air circule. C’est de l’attente pure, et ça change tout sur le résultat final.
Les projets qui marchent, et ceux qui ne marchent pas
Le bois de palette excelle sur les objets décoratifs, les rangements, le petit mobilier d’appoint et tout ce qui va au jardin. C’est ce que je fabrique : la cagette décorative, la caisse à pommes, l’étagère murale hexagonale, ou pour l’extérieur le moulin décoratif et le puits en bois.
En revanche, je déconseille formellement :
- Tout ce qui touche la nourriture : planche à découper, plan de travail, vaisselle. On ne connaît pas l’historique du bois
- Les meubles porteurs : une étagère de bibliothèque chargée de livres, 2 cm de pin de récupération ne tiendront pas
- Les pièces d’un seul tenant de plus de 1,20 m
- Le lit d’un enfant, sauf après un ponçage méticuleux : les échardes de pin de palette sont redoutables
Pour les pièces fines et les assemblages précis, je passe au pin massif. La récupération a ses qualités, pas toutes les qualités.
Les outils minimum
On peut commencer avec très peu : une scie sauteuse ou une scie égoïne, une perceuse-visseuse, un pied-de-biche, un marteau, une ponceuse et du papier de verre en grains 80, 120 et 180. Une scie sabre si vous comptez démonter plusieurs palettes — elle se rembourse en une journée de travail.
Le plus utile n’est pas un outil : c’est un serre-joint, et de préférence deux. Sans eux, chaque collage se fait de travers.
La finition : ne sautez pas le ponçage
Une planche de palette est rugueuse et pleine d’échardes. Il faut poncer en trois passes — 80, puis 120, puis 180 — et dépoussiérer entre chaque. C’est long, et c’est 80 % du résultat final.
Ensuite, selon le rendu voulu : une huile naturelle nourrit le bois et fonce légèrement le ton ; le brou de noix donne une teinte chaude vieillie ; le passage à la flamme, que j’explique dans mon article sur le bois brûlé, protège sans aucun produit et fait ressortir le veinage en relief.
Pour un objet qui sera au contact d’animaux — une mangeoire à oiseaux, par exemple —, ne mettez rien à l’intérieur. Ni lasure, ni vernis. J’explique pourquoi dans nourrir les oiseaux en hiver.
Pour aller plus loin
Si vous voulez un premier projet avec une vraie utilité à court terme, la crèche est idéale : le bois grisé convient parfaitement à une étable, et les défauts deviennent des qualités. Je détaille la construction dans fabriquer une crèche de Noël en bois.
Et si vous préférez voir le résultat avant de vous lancer, mes objets décoratifs en bois sont tous issus de récupération. Je raconte comment j’ai commencé dans l’histoire de Cass’art Créations.
